Sagesse
Le Chat Qui Regardait le Monde Finir Il était là, sur le rebord de la fenêtre. Chaque matin, même heure. Même pose. Même silence. Un vieux chat noir. Yeux jaunes. Nom inconnu. Collier effacé. Rien de remarquable. Sauf son calme. Il habitait au cinquième étage d'un immeuble qui tremblait un peu quand il pleuvait. Et chaque jour, il regardait la ville. Mais un jour, quelque chose a changé. Pas soudainement. Plutôt comme une mauvaise nouvelle qui s'installe. Les journaux ont cessé d'être livrés. Les gens ont parlé moins fort. Certains ont quitté leur travail, sans prévenir. On ne savait pas ce qui se passait. Pas vraiment. Mais tout devenait plus lent. Plus flou. Plus... dernier. Et le chat, lui, restait là. Il ne cherchait pas à fuir. Il ne miaulait pas. Il ne s'endormait pas. Il regardait. Il observait le monde finir. Tranquillement. Des voisins ont commencé à lui parler. Lui confier leurs pensées. Comme s'il comprenait. Tu crois que c'est la fin ? Si c'est le cas, j'aurais aimé mieux aimer. Moi j'aurais dû apprendre à danser. Le chat clignait parfois des yeux. Rien de plus. Mais ça suffisait. Un enfant lui a dit un jour : Tu respires comme si t'avais déjà vu ça. Et le chat a tourné la tête, vers lui, comme pour dire : Peut-être. Puis, le silence a tout recouvert. Pas de cris. Pas d'orage. Juste une lente disparition. Mais le chat... était encore là. Et au tout dernier moment, ou peut-être juste après, quelqu'un a retrouvé sur le rebord de la fenêtre une empreinte douce, et un mot griffonné à la hâte : Il n'a pas fui. Il a accompagné. Et c'est une forme de courage qu'on n'enseigne pas.
• Belkacem Bouasria
Transformation
Il Fallait Chanter pour Traverser Personne ne sait exactement depuis quand. Mais dans cette ville, ou juste dans un coin de celle-ci, il fallait chanter pour traverser. Pas toutes les rues. Pas tous les jours. Juste ce petit passage piéton devant l'ancienne usine, entre le numéro 14 et le banc qui grince. Le panneau était discret. Blanc, sans dessin. Juste une phrase gravée, en lettres fines : Traversée chantante obligatoire. Au début, les gens croyaient à une blague. Mais ceux qui tentaient de traverser en silence... n'y arrivaient pas. Leurs jambes se bloquaient. Le sol semblait s'éloigner. Ou parfois, ils oubliaient pourquoi ils voulaient passer. Mais dès qu'on chantait, même faux, même bas, même deux notes, le passage devenait fluide. Le trottoir d'en face se rapprochait. Une dame chantait du Barbara. Un livreur murmurait des jingles de pub. Un enfant improvisait des chansons de dinosaures. Et tous... passaient. Un jour, un homme s'est arrêté. Il avait une voix usée par les silences. Il a hésité longtemps. Puis il a chanté une seule note. Presque rien. Mais ça a suffi. Il a traversé en pleurant. Une adolescente a demandé à sa mère : Pourquoi faut-il chanter ici ? Et la mère a répondu : Parce que c'est un endroit où le monde veut entendre si tu es encore vivant. Alors certains venaient exprès. Pas pour traverser. Juste pour chanter. Un chœur s'est formé, certains soirs. Des chansons simples, fragiles, qui flottaient un instant entre deux rives. Et une nuit, quelqu'un a collé un petit mot sur le panneau : Merci. J'ai traversé. Pas la rue. Quelque chose en moi.
• Belkacem Bouasria
Humanité
L'Homme Sans Visage Personne ne savait vraiment à quoi il ressemblait. Et pourtant, il était là tous les jours. Dans le métro, au marché, dans les files d'attente. Toujours à sa place, mais jamais remarqué. Il portait un chapeau discret. Un manteau droit. Et quand on le croisait, on avait souvent l'impression qu'il nous rappelait quelqu'un, sans savoir qui. Un enfant a demandé un jour : Pourquoi il a pas de visage ? Sa mère a répondu, en baissant la voix : C'est pas qu'il n'en a pas. C'est juste qu'il a oublié comment on le regarde. Il ne parlait pas. Mais il écoutait. Et parfois, il prenait le visage de ceux qu'il croisait. Pas comme un voleur. Comme un miroir. Un sourire furtif. Un froncement de sourcils. Une larme retenue. Il les recevait. Les portait un moment. Puis les reposait, en silence. Il passait d'un trottoir à l'autre, comme s'il ne voulait déranger personne, mais porter un peu de chacun. Un matin, une femme l'a arrêté. Elle lui a dit : Je vous ai vu dans mon rêve. Vous portiez le visage de mon père. Et je lui ai enfin dit ce que j'avais à lui dire. Il a souri. Pas avec des lèvres—il n'en avait pas vraiment. Mais avec une chaleur qui a traversé l'air entre eux. Elle a pleuré. Lui, il a continué sa route. Depuis, on dit que l'homme sans visage est un passeur. Qu'il porte les traits qu'on n'ose pas montrer. Qu'il rend visible ce qu'on cache trop longtemps. Et parfois, dans la vitre du métro, ou le reflet d'une vitrine, on croit le voir. Juste un instant. Un visage flou. Mais familier. Peut-être le nôtre. Peut-être celui qu'on a aimé. Peut-être celui qu'on n'a pas encore eu le courage de devenir. Un jour, dans une boîte à livres du quartier Riquet, quelqu'un a trouvé un petit dessin au crayon, sur papier kraft. Un visage sans traits. Juste un ovale. Et en dessous, ces mots discrets, à peine lisibles : Merci de m'avoir regardé sans avoir peur.
• Belkacem Bouasria
Amour
Le mot qu'elle n'a jamais dit Elle s'appelait Claire. Ou du moins, tout le monde l'appelait comme ça. Elle avait une voix douce, une écriture penchée, et une façon de dire 'oui' qui voulait parfois dire 'non'. Elle avait dit beaucoup de choses dans sa vie. Des 'merci', des 'c'est pas grave', des 'je t'appelle bientôt'. Elle avait dit des discours, des excuses, des phrases pleines ou vides, des mots utiles. Mais il y en avait un qu'elle n'avait jamais dit. Pas par oubli. Pas par accident. Par pudeur. Ou peur. Ou ce mélange étrange des deux. Un mot. Simple. Attendu. Jamais sorti. Elle l'avait eu au bord des lèvres une fois, dans une cuisine. Il coupait des pommes. Elle s'était approchée. Elle avait ouvert la bouche. Puis elle avait dit : Tu veux un peu de cannelle ? Et c'est tout. Plus tard, quand il était parti, elle s'était dit : 'Ce n'était pas le moment.' Puis les années ont passé. Elle ne l'a pas dit à un autre. Pas même à elle-même, dans un miroir. Elle le pensait. Souvent. Mais elle ne le disait pas. Et ça a fini par devenir un refuge. Une pièce fermée. Un mot qu'elle promenait comme un secret bien plié au fond d'elle. Mais le mot… il a quand même laissé des traces. Dans une lettre jamais envoyée. Dans un gâteau qu'elle préparait toujours à la même date. Dans un livre qu'elle offrait sans raison. Un jour, elle a écrit sur un post-it : 'Il y a des mots qu'on n'a pas besoin de dire pour qu'ils vivent.' Elle l'a collé à l'intérieur de sa boîte à thé. Personne ne l'a vu. Mais elle le savait. Et puis un soir, une de ses petites-filles a dit : Je sais que Mamie ne le disait pas. Mais moi, je l'ai toujours entendu.
Contes du Temps et des Rêves • Belkacem Bouasria
Poésie
La page 237 n'existait dans aucun livre Léon travaillait à la médiathèque du quartier Saint-Jules. Troisième rayon à gauche, responsable du classement fiction A-Z et des 'documents sensibles' (catégorie inventée pour tout ce qu'on ne savait pas où ranger). Un jour, une femme a demandé : Est-ce que vous avez le roman avec la page 237 ? Pardon ? La page. Deux cent trente-sept. C'est là qu'il me l'avait écrite. La phrase. Mais je retrouve plus le livre. Elle n'avait pas le titre. Pas l'auteur. Rien. Juste : Je me souviens du papier, un peu jauni. Et une phrase… Quelque chose comme 'Tu étais là avant que je sache te nommer.' Léon a trouvé ça beau. Mais bizarre. Il a fouillé. Pas de résultat. Le lendemain, un étudiant est venu. Même question. Il paraît qu'il y a un livre, quelque part, où la page 237 change à chaque lecteur. Et c'est toujours une phrase qu'on avait besoin de lire. Léon a ri. Puis il a commencé à chercher pour de vrai. Pendant des semaines. Il a vérifié tous les livres de plus de 236 pages. Rien. La page 237 était soit blanche, soit manquante, soit sans importance. Mais les gens continuaient à venir. J'ai vu la page, j'en suis sûr. Je me suis endormi avec le livre ouvert dessus. Le lendemain, elle n'y était plus. J'ai prêté le livre à quelqu'un. Il l'a gardé. Et il a oublié qu'il me l'avait pris. Un jour, Léon a trouvé une fiche glissée dans un roman oublié. Pas de couverture. À la page 236, un marque-page. Et sur le marque-page, écrit au crayon : 'Si tu cherches cette page, c'est qu'elle a déjà été en toi. Le livre ne fait que te le rappeler.' Depuis, il ne cherche plus. Il lit, puis laisse des pages 237 inventées dans les livres qu'il prête. Une phrase, une sensation, une adresse oubliée. Il ne signe jamais. Et parfois, quelqu'un revient, ému, et dit : Je crois que je suis tombé sur la page. Et elle m'a réparé. Il sourit. Et il sait que dans les livres, comme dans la vie, ce qui n'existe pas est parfois ce qu'on trouve le plus fort.
Contes du Temps et des Rêves • Belkacem Bouasria
Transformation
Le manteau de pluie qui voulait voir le soleil Il vivait dans une entrée. Suspendu derrière la porte, entre un vieux parapluie et une écharpe qui ne disait plus bonjour. Le manteau de pluie. Imperméable. Gris, bien sûr. Avec une capuche qui tenait toute seule et des poches qui sentaient la poussière sèche. Il n'avait qu'une fonction : être utile quand il pleuvait. Et il le faisait bien. Il ne se plaignait pas. Mais à force d'attendre, à force de n'exister que dans les jours tristes, il a commencé à rêver. Moi aussi j'aimerais voir le soleil, a-t-il dit un jour à une chaussette orpheline posée au sol. T'es un manteau de pluie, mon vieux. Accepte ta destinée, a répondu la chaussette, qui avait vu passer trop d'hivers pour croire aux changements de programme. Et alors ? On peut naître pour une chose et rêver d'une autre. La chaussette n'a pas répondu. Mais le manteau, lui, a espéré. Un matin, il a entendu son propriétaire dire : Il fait beau aujourd'hui ! Enfin ! Et là, dans un élan de désespoirtextile, le manteau a glissé de son crochet tout seul. Il est tombé par terre, avec la grâce d'un sac de patates mouillé. Mais il y avait du panache. Son propriétaire l'a ramassé, confus. Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Il a hésité. Puis, sans trop réfléchir, il l'a enfi lé. Juste pour aller chercher du pain. Deux rues. Un aller-retour. Mais pour le manteau, ce fut un moment de gloire. Le soleil brillait. La lumière jouait dans ses plis. Il entendait les oiseaux. Les enfants. La chaleur. La vie. C'est agréable, finalement, la chaleur, a-t-il soufflé intérieurement. Il sentait même une goutte de sueur descendre dans la doublure. C'était peut-être ça, la liberté. En rentrant, son propriétaire a dit : Bon, t'es pas du tout adapté pour ça, hein. Mais t'as l'air content. Et il l'a suspendu un peu plus en évidence. Plus près de la lumière. Depuis, le manteau ne râle plus quand il ne pleut pas. Il sait qu'un jour, peut-être, quelqu'un oubliera qu'il fait beau et le prendra quand même. Et ce jour-là, il dansera sous le ciel bleu, comme un nuage qui a oublié de plevoir.
Contes du Temps et des Rêves • Belkacem Bouasria